Poésie, ce qu’il y a d’éternel

Nous devons tous lire l’histoire de la vie de cette femme, devenue vieille, mais courageuse et combative jusqu’à sa fin. Fadhma Ait Mansour, présumée née en 1882, était dépositaire d’une tradition orale kabyle ancienne. Malgré une vie marquée les privations et les drames, elle a eu la conscience d’une mission qui lui était échue,  préserver et transmettre des chants berbères témoins de la force d’une civilisation. En éduquant ses enfants Jean et Taos Amrouche pour qu’ils soient les continuateurs de leur une lignée de clairchantants. Dans l’extrait de l’introduction de « Chants berbères de Kabylie » qui suit, Jean Amrouche témoigne en 1938 des interrogations de la transcription et de la traduction de ce patrimoine immatériel, qu’il a contribué à sauvegarder.
Avec cette œuvre, Jean Amrouche se positionne comme une voix de la résistance culturelle, de la fidélité filiale et de l’inscription dans la modernité.

Chants berbères de Kabylie – 1938 (Paris éditions Charlot) – Extrait de l’introduction
 » Je voudrais maintenant contempler d’un peu loin ces poèmes, me dégager de leur emprise. Une inquiétude soudaine me point. N’aurais-je pas valorisé à l’extrême ces chants ? Dans mon esprit seules les paroles originales, transfigurées  par la musique, les constituent dans leur vérité. Et le public ne pourra juger que mes traductions. Ce que je dis des chants authentiques pourra-t-on le penser de mes transcriptions ? Elles sont nées d’une véritable conversion au Berbère. Avant d’entreprendre ce travail, je me représentais fort mal les difficultés à vaincre et la beauté des chants originaux.
Maintenant que je les connais mieux, si je vois les imperfections de ce que j’ai fait, je ne vois nullement si la poésie anime ou non mes textes français.
S’ils n’ont gardé qu’un lointain reflet de la beauté qu’ils devaient réincarner, qu’on n’accuse que le traducteur, qu’on n’aille pas jusqu’à penser que mon ardeur de néophyte m’a porté à prendre de curieux bibelots de folklore pour des ouvrages parfaits.
Si, au contraire, on trouvait quelque mérite à ces chants kabyles naturalisés français, que l’on se détourne de la pensée que j’aie prêté aux originaux une beauté qu’ils n’ont point, en les habillant à la française. Les sots pensent communément que le commentateur ajoute à la beauté du texte, que l’auteur n’a jamais pensé ce qu’on découvre dans son œuvre.
Or, l’important n’est pas de savoir si l’auteur a songé ou non à telle interprétation, mais de savoir si l’œuvre la contient en germe.
Néanmoins, je ne peux espérer que mes lecteurs soient touchés par ces poèmes aussi profondément que moi. Des lambeaux de mon enfance, des panoramas de rêve, et, si l’on veut aller plus avant, tout un univers intérieur hérité chantent avec eux, au point que certains jours leur puissance de choc sur ma sensibilité est, à la lettre, insupportable. Enfin, la source pure où je les ai puisés ajoute encore à leur prestige l’éclat tremblant d’une voix qui se taira bientôt.
Il fallait transcrire et traduire d’urgence ces chants, non seulement parce que leur survie tient au souffle de ma mère, mais aussi parce que le pays dont ils portent l’âme est frappé à mort. Je sais bien qu’on peut penser que ce qu’il y a d’éternel dans l’esprit d’un peuple se transmet à travers les formes successives de civilisation. Ou du moins, est-il consolant de le croire.
Mais toutes les valeurs d’une civilisation, d’un ordre humain ne résistent pas également. Certains souffles spirituels sont plus fragiles qu’un parfum. Déjà les coutumes de mon pays natal perdent de leur vitalité. Déjà la hiérarchie des valeurs, plus implicite qu’explicite, que suppose toute civilisation et nécessaire à l’éclosion d’un art, s’écroule. Le peuple kabyle avait pu garder ses franchises contre tous ceux qui l’avaient soumis. Il résiste mal à la victoire mécanicienne. Ses traditions meurent peu à peu, et avec elles sa poésie. J’ai voulu contribuer à la sauver.
Mais il faudrait sauver la musique.(…). Je souhaite qu’on entreprenne ce travail tandis qu’il en est temps, tandis qu’un fil de tradition vit encore dans une jeune femme qui, détournée d’abord, comme moi, de la poésie de son pays d’origine, en ayant découvert la beauté s’est mise à l’école de sa mère pour apprendre à chanter dans le ton juste, et pour perpétuer l’art des Clairchantants inconnus dont elle est l’héritière ».

Église Maxula à Radès (Tunisie), Octobre- Novembre 1938.