Archives de catégorie : Francophonie

Les Berbères n’ont pas à se réinventer un passé…

Nous entreprenons par une série d’articles qui vont se succéder d’apporter des repères objectifs quant à la connaissance  de la civilisation berbère (amazire). Nous veillerons à inscrire ces repères dans le bassin méditerranéen, espace naturel dans lequel s’inscrivent les Berbères depuis toujours et l’Afrique continent – mère de l’humanité.

Depuis une découverte exceptionnelle faite en 2017 en Afrique du Nord (au Nord du Maroc aujourd’hui), les origines d’homo-sapiens (homme moderne, dont les humains sont les descendants directs) se sont déplacées vers le nord-ouest du continent africain (- 315 000 ans). Auparavant les fossiles les plus anciens trouvés  provenaient d’Afrique du Sud et de l’Est (- 200 000 ans).

Cette découverte génère de nouvelles hypothèses quant à l’apparition d’homo-sapiens et à sa conquête du continent africain et du reste du globe. Ce que nous retenons, c’est que l’Afrique du Nord, est un des foyers anciens de l’humanité. Et en conséquence, la connaissance des Berbères et de leur civilisation est une contribution utile à la compréhension de toutes les civilisations.

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Poésie, ce qu’il y a d’éternel

Nous devons tous lire l’histoire de la vie de cette femme, devenue vieille, mais courageuse et combative jusqu’à sa fin. Fadhma Ait Mansour, présumée née en 1882, était dépositaire d’une tradition orale kabyle ancienne. Malgré une vie marquée les privations et les drames, elle a eu la conscience d’une mission qui lui était échue,  préserver et transmettre des chants berbères témoins de la force d’une civilisation. En éduquant ses enfants Jean et Taos Amrouche pour qu’ils soient les continuateurs de leur une lignée de clairchantants. Dans l’extrait de l’introduction de « Chants berbères de Kabylie » qui suit, Jean Amrouche témoigne en 1938 des interrogations de la transcription et de la traduction de ce patrimoine immatériel, qu’il a contribué à sauvegarder.
Avec cette œuvre, Jean Amrouche se positionne comme une voix de la résistance culturelle, de la fidélité filiale et de l’inscription dans la modernité.

Chants berbères de Kabylie – 1938 (Paris éditions Charlot) – Extrait de l’introduction
 » Je voudrais maintenant contempler d’un peu loin ces poèmes, me dégager de leur emprise. Une inquiétude soudaine me point. N’aurais-je pas valorisé à l’extrême ces chants ? Dans mon esprit seules les paroles originales, transfigurées  par la musique, les constituent dans leur vérité. Et le public ne pourra juger que mes traductions. Ce que je dis des chants authentiques pourra-t-on le penser de mes transcriptions ? Elles sont nées d’une véritable conversion au Berbère. Avant d’entreprendre ce travail, je me représentais fort mal les difficultés à vaincre et la beauté des chants originaux.
Maintenant que je les connais mieux, si je vois les imperfections de ce que j’ai fait, je ne vois nullement si la poésie anime ou non mes textes français.
S’ils n’ont gardé qu’un lointain reflet de la beauté qu’ils devaient réincarner, qu’on n’accuse que le traducteur, qu’on n’aille pas jusqu’à penser que mon ardeur de néophyte m’a porté à prendre de curieux bibelots de folklore pour des ouvrages parfaits.
Si, au contraire, on trouvait quelque mérite à ces chants kabyles naturalisés français, que l’on se détourne de la pensée que j’aie prêté aux originaux une beauté qu’ils n’ont point, en les habillant à la française. Les sots pensent communément que le commentateur ajoute à la beauté du texte, que l’auteur n’a jamais pensé ce qu’on découvre dans son œuvre.
Or, l’important n’est pas de savoir si l’auteur a songé ou non à telle interprétation, mais de savoir si l’œuvre la contient en germe.
Néanmoins, je ne peux espérer que mes lecteurs soient touchés par ces poèmes aussi profondément que moi. Des lambeaux de mon enfance, des panoramas de rêve, et, si l’on veut aller plus avant, tout un univers intérieur hérité chantent avec eux, au point que certains jours leur puissance de choc sur ma sensibilité est, à la lettre, insupportable. Enfin, la source pure où je les ai puisés ajoute encore à leur prestige l’éclat tremblant d’une voix qui se taira bientôt.
Il fallait transcrire et traduire d’urgence ces chants, non seulement parce que leur survie tient au souffle de ma mère, mais aussi parce que le pays dont ils portent l’âme est frappé à mort. Je sais bien qu’on peut penser que ce qu’il y a d’éternel dans l’esprit d’un peuple se transmet à travers les formes successives de civilisation. Ou du moins, est-il consolant de le croire.
Mais toutes les valeurs d’une civilisation, d’un ordre humain ne résistent pas également. Certains souffles spirituels sont plus fragiles qu’un parfum. Déjà les coutumes de mon pays natal perdent de leur vitalité. Déjà la hiérarchie des valeurs, plus implicite qu’explicite, que suppose toute civilisation et nécessaire à l’éclosion d’un art, s’écroule. Le peuple kabyle avait pu garder ses franchises contre tous ceux qui l’avaient soumis. Il résiste mal à la victoire mécanicienne. Ses traditions meurent peu à peu, et avec elles sa poésie. J’ai voulu contribuer à la sauver.
Mais il faudrait sauver la musique.(…). Je souhaite qu’on entreprenne ce travail tandis qu’il en est temps, tandis qu’un fil de tradition vit encore dans une jeune femme qui, détournée d’abord, comme moi, de la poésie de son pays d’origine, en ayant découvert la beauté s’est mise à l’école de sa mère pour apprendre à chanter dans le ton juste, et pour perpétuer l’art des Clairchantants inconnus dont elle est l’héritière ».

Église Maxula à Radès (Tunisie), Octobre- Novembre 1938.

Lettre à Fadma de Jean Amrouche

Lecture et écoute d’une lettre de Jean El Mouhoub Amrouche à sa mère Fadma Ait Mansour pour lui demander, avec quelle élégance et tendresse et amour, d’écrire ses mémoires (ce qui donnera « Histoire de ma vie ») pour témoigner d’une vie d’épreuves et de combats. Une vie pleine, charnelle, humaine qui est une leçon dont chacun peut s’inspirer.

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Le chacal et la hase – Uccen d tewtult

Cette page bilingue français-berbère est à l’attention particulièrement des familles et des enfants pour faire découvrir, en vrai par le texte, le roman de chacal de Brahim Zellal.

Nous vous souhaitons bonnes lecture et écoute !

Asebter-agi asinutlayan tafransist-tamaziɣt, atan i twaculin d tarwa akken ad issinen – s tidett deg yeḍrisen – tamacahutt n wuccen i d-yeǧǧa Brahim Zellal.

Nbudd-awen taɣuri d timesliwt igerrzen !

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Le breton, génie d’une langue vigoureuse et expressive

La France a toujours vécu d’une tension entre l’esprit national et le génie des pays qui la composent, entre l’universel et le particulier. Mona Ozouf se souvient l’avoir ressentie au cours d’une enfance bretonne. Dans un territoire exigu et clos, entre école, église et maison, il fallait vivre avec trois lots de croyances disparates. A la maison, tout parlait de l’appartenance à la Bretagne. L’école, elle, professait l’indifférence aux identités locales. Quant à l’église, la foi qu’elle enseignait contredisait celle de l’école comme celle de la maison. 

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La cervelle de Renard

Axecxac n ubareɣ – Cette page bilingue français-berbère est à l’attention particulièrement des familles et des enfants pour faire découvrir, en vrai par le texte, le roman de chacal de Brahim Zellal.

Nous vous souhaitons bonnes lecture et écoute !

Asebter-agi asinutlayan tafransist-tamaziɣt, atan i twaculin d tarwa akken ad issinen – s tidett deg yeḍrisen – tamacahutt n wuccen i d-yeǧǧa Brahim Zellal.

Nbudd-awen taɣuri d timesliwt igerrzen !

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Le chacal et la poule – Uccen d tyaziṭ

Cette page bilingue français-berbère est à l’attention particulièrement des familles et des enfants pour faire découvrir, en vrai par le texte, le roman de chacal de Brahim Zellal.

Nous vous souhaitons bonne lecture et écoute !

Asebter-agi asinutlayan tafransist-tamaziɣt, atan i twaculin d tarwa akken ad issinen – s tidett deg yeḍrisen – tamacahutt n wuccen i d-yeǧǧa Brahim Zellal.

Nbudd-awen taɣuri d timesliwt igerrzen !

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Ce qu’on ne transmet pas, ça se perd, c’est tout. Tu viens d’ici, mais ce n’est pas chez toi.

Alice Zeniter a obtenu a obtenu le Prix Goncourt des Lycéens en 2017 pour son roman « L’Art de Perdre ». Nous vous invitons à en découvrir un court extrait lu, dans le cadre de notre mission d’accès à la lecture. Elle raconte avec talent une histoire familiale en lien avec la guerre d’Algérie. Son écriture est très documentée et s’appuie sur la réalité des faits historiques. On ne peut être qu’apaisé après cette lecture qui nous permet de suivre Naïma dans son cheminement vers une paix retrouvée avec ses racines, ses origines et ses identités.

♦♦♦

Lors du trajet vers le port d’Alger, le paysage malingre et souillé du bord de la route gagne cette dignité imperceptible des haies d’honneur au moment des adieux. Les marcheurs, les chiens errants et même les sacs  plastiques paraissent saluer d’un dernier mouvement le véhicule qui gagne la capitale. Ifren demande à Naïma :

Tu as trouvé ce que tu voulais ici ?

Il est évident qu’il ne parle pas des dessins de son oncle, soigneusement rangés dans le classeur qu’elle emporte à Paris et sur lequel elle a trouvé, la veille au soir, une grosse enveloppe de papier brun contenant les œuvres que possédaient Tassekurt ; (je te l’avais bien dit, a ricané Rachida, elle a envoyé quelqu’un nous les remettre pendant ton absence).

Je n’en suis pas sûre, répond-elle sincèrement.

Est-ce que tu savais seulement ce que tu voulais ?

Elle hésite :

Une preuve.

Ifren rit et tousse ; il jette sa cigarette par la fenêtre et attrape une bouteille de soda qui roule derrière son siège. La voiture fait une embardée. Il ne paraît même pas le remarquer.

Que tu venais d’ici ?

Je suppose. Je m’étais dit… que si je ressentais quelque chose de spécial en étant dans ce pays alors c’est que j’étais algérienne. Et si je ne ressentais rien …. ça n’avait pas beaucoup d’importance ; Je pouvais oublier l’Algérie. Passer à autre chose.

Et qu’est-ce que tu as ressenti ?

Je ne pourrais pas l’expliquer. C’était très fort. Mais en même temps, à chaque seconde du voyage, j’étais prête à tourner les talons et à rentrer en France ; Je me disais : « c’est bon, c’est fait. Ça vibre à l’intérieur, maintenant, on rentre ».

Tu peux venir d’un pays sans lui appartenir, suppose Ifren. Il y a des choses qui se perdent… On peut perdre un pays. Tu connais Elisabeth Bishop ?

Elle rit parce que l’apparition du nom de la poétesse américaine dans cette voiture qui longe la côte algérienne à toute vitesse a quelque chose d’incongru. Ifren commence à réciter :

Dans l’art de perdre il n’est pas dur de passer maître,

tant de choses semblent si pleines d’envie

d’être perdues que leur perte n’est pas un désastre.

 

Perds chaque jour quelque chose. L’affolement de perdre

tes clés, accepte-le, et l’heure gâchée qui suit.

Dans l’art de perdre il n’est pas dur de passer maître.

……..

Naïma reste silencieuse. Ifren lui sourit :

Personne ne t’a transmis l’Algérie. Qu’est-ce que tu croyais ? Qu’un pays, ça passe dans le sang ? Que tu avais la langue kabyle enfouie quelque part dans tes chromosomes et qu’elle se réveillerait quand tu toucherais le sol ?

Naïma éclate de rire : c’est exactement ce qu’elle avait espéré, sans oser jamais le formuler.

Ce qu’on ne transmet pas, ça se perd, c’est tout. Tu viens d’ici, mais ce n’est pas chez toi.

Elle s’apprête à ouvrir la bouche, mais il lui coupe la parole aussitôt :

Non s’il te plaît, s’il te plaît. Ne fais pas comme tous les Français qui rentrent au bled pour les vacances et qui ne supportent pas de s’entendre dire qu’ils ne sont pas algériens. Tu vois de quel genre de petits mecs je parle ?

Elle pense à Mohamed qui s’est érigé en gardien du pays perdu sans y avoir mis les pieds et hoche la tête.

Eux, personne n’arrive à savoir ce qu’ils veulent. Ils se plaignent qu’en France, on ne les laisse pas être français parce qu’il y a trop de racisme. Mais si nous, on leur dit qu’ils sont français, tout à coup ils s’énervent : je suis aussi  algérien que toi. Et ils te citent dix noms de villages, dix noms de rues.

Il s’interrompt pour reprendre son souffle puis continue, plus doucement :

Tous ceux dont je te parle, ils n’ont pas vraiment le choix d’être tiraillés. Au moment où ils naissent, l’Algérie dit « Droit du sang : ils sont Algériens ». Et la France dit : « Droit du sol : ils sont Français ». Alors eux, toute leur vie, ils ont le cul entre deux chaises et de manière très officielle. Mais toi… ne joue pas à l’Algérienne si tu ne veux pas revenir en Algérie. Ça servirait à quoi ?

Elle se tait, apaisée, heureuse qu’il ait, lui, deviné ce qu’elle n’a pas pu dire à Mehdi et encore moins à Rachida : qu’elle n’avait pas – du moins pour le moment – envie de revenir.

Mais comme il existe des états qui ne peuvent s’exprimer que par des énoncés contradictoires et simultanés, elle se surprend à penser que pour lui, l’homme doré qui comprend ses silences, elle pourrait un jour avoir envie de revenir.

Quand le bateau quitte le port d’Alger, elle ne sait pas si elle regarde la fausse ville blanche avec l’intensité des adieux ou d’un simple au revoir.

Photo :Alice Zeniter photographiée par Astrid Di Crollalanza